Au coeur de l'impunité 7 février 1986 : rejet de la dictature Exposition virtuelle Bibliothèque Soumettre un document

date: 2015-02-15 00:00:00 UTC

Titre: Entre savoir et démocratie

Chapitre: La fibre de l’insoumission

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Entre savoir et démocratie 
Les luttes de l'Union nationale des étudiants haïtiens
sous le gouvernement de François Duvalier

 

sous la direction de Leslie Péan

 

 

 

 

 

 

La fibre de l’insoumission (extraits : pages 68 à 71)

 

Malgré les décrets du 8 et du 16 décembre 1960 bannissant l’UNEH et macoutisant l’Université – en la transformant en Université d’État –, le mouvement de subversion garde ses éléments essentiels à sa survie et prend d’autres formes. L’UNEH devient clandestine sous la coordination d’un comité exécutif de quatre militants dont les pseudonymes sont Hannibal Dubonnet (Affaires internationales), Jean Zépingle (Organisation), Claude Clauchard (Presse et information) et Jean Richard (Secrétariat). Loin de toute linéarité, mais à partir des éléments généalogiques et internes à la mouvance démocratique, les militants de l’UNEH posent de nouveaux jalons avec le mouvement Les Caracos Bleus, qui regroupe des jeunes mais aussi des militants, aussi bien du Parti Populaire de Libération Nationale (PPLN) que du Parti d’Entente Populaire (PEP).

La question du renversement du gouvernement des Duvalier se pose pour l’opposition démocratique. Comment faire ? Les jeunes des écoles secondaires s’agitent. On les retrouve dans les lycées mais aussi dans les écoles privées, dont le Centre d’Études Secondaires (CES). Parmi eux, Yvon Piverger, se distingue par sa fougue et sa bravoure. La révolution cubaine ouvre des perspectives. Yvon le poète cultive ses émotions non pas dans des vers à l'eau de rose, mais aussi dans une prose qui simule une réponse de Fidel Castro à John Kennedy lors la crise des missiles de Cuba en 1962. Membre du groupe littéraire Hounguénikon, Yvon Piverger fut arrêté à 19 ans le vendredi 15 février 1963, en compagnie d’autres de ses camarades dont Antoine (Day) Dorcéan, Armand Adolphe, Serge Calvin et Frantz (Tico) Bernard75.


Yvon et ses amis protestaient contre François Duvalier qui s’accrochait au pouvoir en n’organisant pas les élections présidentielles du 15 février 1963, date à laquelle elles devaient l’être selon la Constitution de 1957, c’est-à-dire trois mois avant la fin du mandat constitutionnel prévu pour le 15 mai 1963. Il fallait donc distribuer des tracts et écrire « À bas Duvalier » sur les murs de la ville afin de combattre cette politique qui oblige la population à se soumettre, qui force les citoyens à avoir peur et à « se parler par signes ». Dans le feu de l’action, il est arrêté et incarcéré, mais il continua d’exprimer sa passion rebelle pour la démocratie. Sa mère, Hernanie Piverger, arrêtée par le lieutenant Grégoire Figaro le même soir, fut maltraitée et on l’obligea à assister aux séances de torture de son fils et de ses jeunes amis. Elle restera en détention dans les geôles du Palais national pendant quatre mois avant d’être libérée. Quant à sa consœur, Félicienne Dupré Bernard, la mère de Tico Bernard, elle fut arrêtée aussi mais elle mourut en prison. On imagine la douleur avec laquelle son fils Tico a dû vivre durant les quarante années qui suivirent sa libération. Il a dû mourir chaque jour de savoir qu’il était à l’origine de la mort de sa mère.

Dès que l’occasion se présentait, Yvon Piverger déclamait autant des poèmes patriotiques que des poèmes d’amour. À quelques encablures de son domicile, à la radio Port-au-Prince durant le programme animé par Jean-Claude Exulien, il récita le poème « Face à la vie » du recueil Étincelles de René Depestre, publié en 1945 :
 

Elle était née sur la grand-route

Dans les bras du soleil

Elle était née sur la grand-route

Bercée par le soleil.

Mais elle avait grandi autour de la chaumière

De la chaumière perchée sur la colline

Elle avait grandi

 Autour des lopins plantés de pois congo

De pois congo que becquetaient les petits oiseaux

Quand elle eut seize ans

Quand elle cueillit seize étoiles…

Parce que la culture ne va pas sans concession

Une concession de sa chair et de son sang

Une concession de soi-même et des autres… 

 

Il citait aussi d’autres poèmes dont les mots charrient avec impertinence la fibre de l’insoumission. Pour aider à combattre, chez ses interlocuteurs, la passivité, le sentiment d’impuissance et la résignation. Il avait des secrets qu’il préservait, pas en les taisant, mais plutôt en les exposant. Il était conscient de la nécessité de se défaire de la virulence et de la violence meurtrière du pouvoir des Duvalier. Un pouvoir qui propage l’ignorance fière et arrogante des tontons macoutes qui font grief aux intellectuels et aux professeurs de l’UNMES pour leur savoir. Il souscrivait fortement à ce projet de lutte contre les formes que prenaient la perversité et le crime sous le gouvernement des Duvalier. Son expérience de la grève de l’UNEH de 1960 l’avait aguerri. Il en était sorti plus avisé, mais toujours aussi lucide et déterminé sur la nécessité de lutter contre la dictature, comme si la fin de cette dictature était pour demain. Un principe que les combattants d’aujourd’hui doivent garder. Yvon avait fait sien les strophes de cet autre poème de René Depestre qu’il a souvent répété, jusqu’à son dernier souffle.

 

Je ne viendrai pas ce soir

tisser au fil de ton regard

des heures d'abandon de tendresse et d'amour

Des camarades de bronze

ont convié ma jeunesse

à l'assaut de cette citadelle qui s'écroule.

 

Yvon Piverger se voulait donc comme un aiguillon, un écho pour réveiller les consciences qui dorment, une preuve vivante de la résistance qui refuse de céder à l’imposture. Les démocrates, tout perdants qu’ils étaient avec la macoutisation de l’université à partir de janvier 1961, sortaient vainqueurs de l’accumulation de leurs défaites. Et ce, avec toute la fièvre et la ferveur que des jeunes hommes et des jeunes femmes de la trempe d’Yvon, de Roger Aubourg et de Rosette Bastien ont pu symboliser.
 

Le parti-pris

De 1960 à 1963, de la classe de Seconde à celle de Philo A, Yvon Piverger représente l’archétype des jeunes combattants qui avaient pour mission de chercher des armes par tous les moyens pour affronter la dictature. Yvon Piverger ne lésinait pas sur les ruses de guerre, y compris celle d’attaquer à mains nues ou avec des armes factices les tontons macoutes afin de les terrasser et de leur prendre leurs armes pour constituer l’arsenal de la résistance. Ou encore de proposer à des jeunes de rejoindre le corps des miliciens duvaliéristes afin de trouver des armes pour affronter la dictature. Sa sympathie pour la souffrance du peuple le porta à s’engager dans l’organisation d’une petite minorité clandestine destinée à attaquer la dictature, espérant ainsi entraîner les masses populaires sur cette voie. Il donnera sa vie pour cette cause, dans un esprit que d’autres poursuivront après lui.

 

75 Gérard Campfort, « Préface » dans Roger Th. Aubourg, Poèmes pour la quête de l’aube, Collection Houguénikon, 1988.

 


Title: Yvon Piverger, l'insoumis
Description:
Leslie Péan revient sur l'implication de son frère Yvon Piverger dans les luttes estudiantines qui ont marqué la vie nationale au début des années 60 face à un pouvoir duvaliériste hautement criminogène. Les écoliers et étudiants ont exprimé leur refus net de ce régime politique meurtrier et ont payé de leur vie cette insoumission. Ils étaient nombreux, à l'instar d'Yvon Piverger, à suivre leurs convictions mêlant fougue, courage et connaissance humaine. Le livre "Entre savoir et démocratie - Les luttes de l'Union nationale des étudiants haïtiens sous le gouvernement de François Duvalier" sort tous ces élèves militants de l'oubli et vient rappeler les nombreux sacrifices de la jeunesse dans la lutte pour la justice et la démocratie en Haïti. Sous la direction de Leslie Péan, éditions Mémoire d'encrier, 2010. (Extraits pages 68 à 71).

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