Au coeur de l'impunité 7 février 1986 : rejet de la dictature Exposition virtuelle Bibliothèque Soumettre un document

date: 2015-02-15 00:00:00 UTC

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Mon frère Yvon Piverger

 

Recréer incessamment les faits constitue pour moi un devoir de mémoire qui j’espère emmènera à un changement de comportement, à un examen de conscience ou encore à un éveil de la conscience quand le pouvoir et l'argent semblent nous abaisser au niveau de la bête.  Chaque fois que l'occasion se présente, que je peux parler de mon frère Yvon Piverger, j'ai le sang qui me monte à la gorge. Cependant c’est avec beaucoup de courage et de fierté que je saisis à chaque fois l’occasion de faire revivre sa mémoire; je veux la garder intacte. Elle retrace nos petites conversations, nos beaux moments en province, nos ambitions, nos espoirs, enfin ce court passage de notre vie ensemble.


La nouvelle de son arrestation et de celle de ma mère me sont parvenues quelques heures après qu’elles eurent lieu, par l'intermédiaire de mon oncle Théoma. Avec mes bébés, l'un de six mois et l'autre de 19 mois, je me suis précipitée chez ma mère où j'ai appris ce qui s'était passé.


Ils sont venus durant la nuit comme des voleurs, accompagnés de mon frère qu’ils ont  contraint de frapper à la porte. Voyant qu’il hésitait, ils l'ont rudement frappé, avec quoi je ne le saurai jamais et c'était un tableau sanglant qui allait s'offrir à ma mère lorsqu’elle a ouvert la porte. Elle a vu un Yvon couvert de sang dont la chemise lui collait à la peau.  Ils ont alors envahi la maison proférant des injures de toutes sortes sans aucun égard pour mes petits frères et sœurs qui dormaient. Ces imbéciles à la vue du reflet  des hélices d'un ventilateur dans le noir criaient « m ap tire wi sa ki la a ? »  Entre temps ce barbare de Figaro a giflé ma mère et lui a demandé de le suivre. Mon beau-père Max Fouchard, en visite chez sa sœur, qui je le devine avait peut-être appris la nouvelle de l’arrestation, est resté loin de la maison.


En voyant ma mère, Yvon dans un élan du cœur s'écria « maman » et a tenté de lui dire quelque chose mais Figaro rudement l’en a empêché en s’exclamant : « fenmen bouch ou la a ou pa gen dwa pale la a ».  Ce que je regrette beaucoup, j'aurais tant aimé avoir son dernier mot puisqu'il n'allait plus pouvoir nous parler. Ils ont été conduits je ne sais où.


J'ai oui dire à Fort Dimanche d'abord, par la suite au bureau de police où les interrogatoires se sont déroulés. Yvon saignait beaucoup, déshydraté à ce qu'il parait, il a demandé un peu d'eau à boire. Il était comme les autres accroupis sur le sol, les mains liées. Une chaise a été offerte à ma mère et ce bourreau du nom de Guilloux qui n'a rien vu d'autre à faire que d'adosser une chaise contre celle de ma mère lui a dit « pa kite m tonbe non madanm li pa p bon pou ou tande ».  Ma mère était contrainte de regarder sans broncher les tortures qu'on infligeait à mon frère pendant toute la durée de l'interrogatoire. Connaissant bien mon frère ses réponses ne sauraient être de bon goût et c'est ce qui lui a valu la mort. Il essayait en quelque sorte de faire la morale à ces sanguinaires en leur demandant de penser au lieu d'où ils viennent et aux torts qu'ils causaient.


Aucunes nouvelles et je mourrais à petit feu d'incertitude. La peur, l'angoisse s'emparaient de moi  face à mon impuissance car j’étais bien imbue de ce que ces bourreaux étaient capables de faire. J'allais connaître la pire de mes émotions ce jour où, longeant la rue Monseigneur Guilloux après avoir laissé mes enfants chez ma belle-mère, j’allais me rendre chez ma mère. À trois maisons près, un mécanicien me fit signe que quelqu'un m'appelait, qui n'était nul autre que Gérard Louis, un officier des FAd’H. D'un geste de la main je le saluai, il s'est alors approché en me demandant pourquoi je paraissais si préoccupée. Je lui fis part de mon inquiétude n'ayant pas de nouvelles de ma mère et de mon frère incarcérés depuis quelque semaines. Qui est ton frère me demanda t-il ? À son nom il s'exclama « Oh ! c'est ton frère, il est arrogant et impertinent… « Et ma mère lui demandai-je, madame Fouchard ? » « Elle va très bien me répondit-il, elle est très sage et ne parle pas trop. »  Du coup j'ai cru comprendre que tout n'allait pas trop bien pour Yvon.

(Soupir)

J'étais affolée car quelques 6 mois plutôt ce même groupe de macoutes officiers étant à la recherche d'Yvon, avait menacé de me faire accoucher par la bouche. Yvon vraisemblablement avait trouvé la mort dès le premier jour parce que quand on les a transférés  au palais, ma mère s'est tout de suite aperçue qu'il manquait Yvon au nombre et le dit à Lamarre (un officier) qui lui répondit : « apa w la ou ranplase l » . Maman était convaincue dès lors qu'on l'avait tué.


Des rumeurs me venaient de partout; tantôt on l'avait transféré à une prison de province où il enseignait aux prisonniers; tantôt il était convalescent à l'hôpital militaire d'un coup de pied donné aux testicules par Jean Tassy; autant de sornettes qui n'en finissaient pas. De ma mère, on avait des nouvelles par un des soldats attachés à sa surveillance, elle avait eu une hémorragie mais par l'entremise de ce même soldat des médicaments prescrits par un médecin de notre connaissance lui parvenaient ainsi que de quoi manger, ce qui était fort dangereux, imaginons-le .


Nous étions très inquiets car ma mère qui n'avait rien à voir avec tout cela n'a trouvé sa libération que quelque temps après les autres. À la réclamation de ses bijoux on lui a demandé : sont-ils plus importants pour elle que de rentrer chez elle ?


Depuis, je me suis placée au cœur de l'action et ai fait miennes les souffrances de mon frère et de ma mère qui restent tissées sous ma peau jusqu'à présent et me rongent encore. Je présume que c'était ses réponses qui ont valu à Yvon cette kyrielle de tortures jusqu'à sa mort et je les approuve car mourir en gardant toute son intégrité vaut mieux que de vivre en lâche et en traître.

Pour moi, il a trouvé sa place parmi les martyrs de la cause du peuple.

 

Oh! Yvon, mon Yvon, PAIX À TON ÂME À JAMAIS !!!

 

Marie Josée Piverger Lerebours

Le 15 février 2015

 


Title: Témoignage de la soeur d'Yvon Piverger
Description:
Témoignage de Marie Josée Piverger Lerebours sur l'arrestation de sa mère et de son frère Yvon Piverger, le même jour, le 15 février 1963. Témoignage daté du 15 février 2015.

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