Au coeur de l'impunité 7 février 1986 : rejet de la dictature Exposition virtuelle Bibliothèque Soumettre un document

date: 2014-01-27 00:00:00 UTC

Journal: Radio Télévision Caraïbes

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Non! Le duvaliérisme n’est pas mort…!


Entrevue de Robert Lodimus avec M. Gérard Pierre Charles sur le régime politique des Duvalier
 

Mise en contexte

7 février 1986. Les États-Unis embarquent le dictateur haïtien, Jean-Claude Duvalier et sa famille dans un avion qui atterrit en France. Mettant ainsi fin à 29 ans d'exercice, de pratique de pouvoir politique dictatorial qui a assassiné des milliers de citoyennes et citoyens qui ont osé se dresser en face de la machine politique  infernale et sanguinaire. Durant toutes ces années de terreur, de répression et d'horreur indescriptibles, la porte de l'existence des Haïtiens restait ouverte sur le vide du mutisme, le résignationnisme morbide, les prisons carnivores de Fort Dimanche ou des Casernes Dessalines, la dénonciation traîtresse, la torture physique, la détresse psychologique, la mort violente...et l'exil. Le soleil paraissait se lever timidement sur un pays moribond, impotent qui commençait à gazouiller le mot « LIBERTÉ ». François Duvalier avait enlevé à la Nation tous ses droits citoyens. Il a rédigé et appliqué lui-même une constitution qui bannissait le mécanisme de l'alternance de la présidence. La constitution de 1964 qu'il imposait à la population craintive faisait de lui le nouvel empereur d'Haïti avec le droit de nommer son successeur. Lorsque le dictateur miné par la maladie est décédé en 1971, c'était pour ainsi dire: « Le roi est mort...Vive le roi! Jean-Claude Duvalier, à l'âge de 19 ans, s'est retrouvé sans expérience politique, à moitié débile, à la tête du pays. Aidé de certains criminels ( Luc Désir, Albert Pierre alias Ti Boulé, le Dracula Luckner Cambronne…) qui étaient déjà à la solde de son père, il a dirigé les Haïtiens lui aussi d'une main de fer. L'assassinat crapuleux des trois élèves, Jean Robert Cius, Mackenson Michel, Daniel Israël, dans la ville des Gonaïves le 28 novembre 1985 a déclenché les hostilités qui ont conduit au renversement de Jean-Claude Duvalier le 7 février 1986. Les États-Unis ont résolu de confier le pouvoir à une junte civilo-militaire dirigée par le général « soûlard » et « bambochard » Henri Namphy. Dès le lendemain du départ de la famille Duvalier pour l'exil, la fièvre de retour s'est emparée de la diaspora haïtienne. Les exilés affluaient de toutes parts. Sur les murs de la capitale, on y observait une prolifération de caricatures colorées, surplombées de slogans pimentés : 

                       "Haïti Libérée..."
                       "Américains, allez-vous en de mon pays...! "
                       "La queue du macaque est coupée..."

 

Les persécutés d'hier étaient subitement devenus les nouveaux acteurs – il faut le reconnaître – de ces instants d'horreur et d'atrocité incontrôlables. Les persécuteurs, les bourreaux de 29 ans de cruauté politique, comme dans un conte de feu, étaient forcés d'endosser à leurs tours les manteaux de la souffrance et de la frayeur pour être conduits ensuite au bûcher ou à l'échafaud de l'expiation et de la vengeance. La peur  changeait de camps. Les foules grisées dans la macération de frustration et de liesse détruisaient tout sur leur passage. Cette chasse aux sorcières, pareille aux dix plaies d'Égypte, a semé la terreur du défoulement exubérant et vindicatif dans tous les départements géographiques du pays. Une odeur de chair humaine brûlée se mélangeait à l'air déjà insalubre des villes, des bourgs et des villages. C'était l'époque trépidante du "raché manyòk ou, bay tè a blanch..." (...arrachez votre manioc..., débarrassez nos terres..., et foutez le camp...à tout jamais...!) Rome brûlait. Les Haïtiens contemplaient les ruines du château de César en jouant de la cithare. Le revers de l'histoire,... quoi! Comme l'a si bien dit le curé, dans le film de Roman Polanski, Tess d'Uberville: « De très Haut les puissants tombent! » C'est dans cette atmosphère vaporeuse de massacre ciblé et de griserie  de l’action vengeresse que les exilés venus de tous les coins de la planète déferlaient sur Port-au-Prince.  Pour la plupart de ces individus-là, une rentrée triomphale après trois décennies de souffrances nostalgiques et d'errance en terre étrangère. Gérard Pierre Charles figurait parmi eux.



ENTREVUE

Robert LodimusM. Pierre Charles, vous êtes revenu en Haïti à la faveur des événements de février 1986?

Gérard Pierre Charles : Oui, je suis revenu en avril 1986, c'est-à-dire, deux mois et demi après la chute de Jean-Claude Duvalier. J'ai fait ma valise et je suis rentré. J'avais tout laissé au Mexique: mes livres, ma carrière universitaire et professorale, aussi bien que ma famille. Je suis revenu en Haïti participer à cette bataille pour la démocratie.

R.L. : Avec une vision particulière? Retourner pour faire quoi?

G.P.C. : Retourner pour participer à la construction de la démocratie.

R.L. : Cela voudrait dire quoi? Expliquez-nous? 

G.P.C. : Nous étions très conscients que la chute du régime en place ne signifiait pas l'éclosion de la démocratie. J'étais moi-même très clair à ce sujet. J'ai écrit en mars 1986, peu avant de rentrer, un article titré « La construction de la démocratie en Haïti ! Pourquoi? »

R.L. : Dites-le nous vous-même?

G.P.C. : Pour des raisons bien précises... Je sentais que le duvaliérisme avait laissé beaucoup de ruines. D'abord, la ruine des mentalités; ensuite, celle causée par des plaques de pourrissements diagnostiquées dans les organes des sociétés d’État... En plus des structures politiques du duvaliérisme encore présentes dans le pays, différents groupes et organisations du secteur démocratique étaient revenus à la capitale avec des missions et/ou des influences divergentes. Je sentais qu'Haïti allait passer par une longue période de « transition démocratique ». À l'époque, je l'ai répété au cours de plusieurs entrevues accordées aux stations de radio et de télévision. Il fallait participer à la construction de la démocratie. Édifier la démocratie en termes de formation des individus, y compris les jeunes. Je parle de formation qui touche la construction des structures politiques, l’aménagement des plateformes de structures sociales... Enfin, tout ce qui constitue les éléments essentiels sans lesquels la démocratie n'arrive pas à évoluer et prospérer...


R.L. : Le 7 février 1986, c'est le commencement d'un grand espoir, le début d'un grand rêve pour tous les Haïtiens qui ont souffert d'une façon ou d'une autre de vingt-neuf ans de pouvoir politique dictatorial, répressif des Duvalier : le père et le fils... Cependant, jusqu'à présent, les attentes des masses populaires ne sont pas comblées sur les plans social et économique. Il ne faut pas parler aujourd'hui d'un pays qui stagne, mais qui recule; un pays qui marche à reculons; un pays qui régresse à tous les niveaux. M. Pierre Charles, à quoi faut-il attribuer cette décadence de la République d'Haïti? Par quoi faut-il commencer pour expliquer cette descente rapide et continuelle  des Haïtiens aux enfers ? 

G.P.C. : Là, je vous dirais que je ne suis pas d'accord. Je ne suis pas d'accord qu'Haïti ait régressé par rapport à l'époque des Duvalier. Ni avec ceux qui disent que l'Haïti de 1804, 1806, 1810 avait régressé par rapport à l'Haïti coloniale. La régression se fait dans un domaine déterminé, pour un secteur déterminé, mais en termes historiques, on ne peut pas dire que la société ait régressé.

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Intégralité de l'entrevue parue dans les colonnes de la Radio Télévision Caraïbes le 25 janvier 2014, 12 pages.


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Title: Non! Le duvaliérisme n'est pas mort
Description:
Gérard Pierre Charles revient sur la période post-dictature. Après la chute du dictateur Jean-Claude Duvalier, "les États-Unis, la France, le Canada, et les autres puissances internationales alliées sont parvenus à prévenir l'éclatement du système politique duvaliérien en faisant partir Jean-Claude et en confiant le pouvoir à un Conseil national de gouvernement (CNG), une junte civilo-militaire, composée de personnalités qui partagent la même idéologie "macoutique", à l'exception, peut-être, de Me Gérard Gourgue qui a démissionné peu de temps après sa nomination."

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